SPORT - Histoire


SPORT - Histoire
SPORT - Histoire

Entre la naissance de l’acte sportif, accompli par l’homme primitif et les épreuves que des centaines de millions de spectateurs suivent avec passion aujourd’hui, quand ils n’y participent pas, subsiste un fil conducteur que les aléas de l’évolution ne sont pas parvenus à rompre.

«Le sport, a écrit Jean Giraudoux, est le seul moyen de conserver dans l’homme les qualités de l’homme primitif. Il assure le passage de l’ère de pierre écoulée à l’ère de pierre future, de la préhistoire à la posthistoire. Il se pourra, grâce à lui, qu’il n’y ait aucune trace des méfaits de la civilisation. Car le sport consiste à déléguer au corps quelques-unes des vertus les plus fortes de l’âme: l’énergie, l’audace, la patience.» Cette définition, proposée par un écrivain qui savait ce que l’effort physique signifiait, va nous aider à jalonner la route, semée d’étoiles et d’embûches, suivie par l’Homo sapiens jusqu’aux premiers phares de l’humanité, puis nous permettra de cheminer jusqu’à notre époque, en compagnie de ceux auxquels nous devons l’institution sportive, qui ne laisse aucun peuple, voire aucun État, indifférent.

1. La genèse

Exercices guerriers et jeux sportifs

Le mouvement est naturel à l’homme comme le repos. Très tôt, l’activité physique fit partie de ses préoccupations quotidiennes. Cette animation du corps relevait d’abord de ce que l’on est convenu d’appeler, depuis Darwin, la «lutte pour la vie». Ainsi l’exercice physique ne fut pas, dans les premiers temps, le «sport»; le chasseur, qui tuait pour se nourrir, ne songeait évidemment pas à la compétition. Mais, dès qu’il eut assuré sa sécurité et sa subsistance, il rechercha et trouva le plaisir dans la répétition gratuite de prouesses qui furent d’abord obligatoires. Un jour, le chasseur, qui tuait pour fournir de la viande à sa famille ou qui fuyait les bêtes sauvages, courut pour son seul agrément, franchit les obstacles naturels, sans que le hasard ou la nécessité l’y forçât, compara sa force, sa résistance avec celles des autres membres de sa tribu.

Ainsi, l’instinct sportif fut sans doute aussi vieux que les premiers loisirs de l’homme, et l’émulation se perd dans la nuit des temps: les rivalités de clan à clan, de peuplade à peuplade, constituèrent vraisemblablement le contexte originel dans lequel une activité physique préfigurant le sport a pu naître.

Le sport apparut dès que la notion de jeu s’intégra à l’activité quotidienne et se dégagea progressivement des contraintes et des difficultés matérielles. Pierre de Coubertin, qui, dans les deux dernières décennies du XIXe siècle, énonça un nouveau code de l’activité physique, a proposé une explication, à notre sens trop limitative: «Le sport est le culte volontaire et habituel de l’effort musculaire intensif, appuyé sur le désir de progrès et pouvant aller jusqu’au risque.» On pourrait répliquer à Coubertin que le sport intègre à la fois les activités naturelles et fonctionnelles, le jeu, le goût de la lutte et celui de l’association. Quand, au chant V de L’Odyssée , Ulysse gagnait à la nage les rochers de Corfou, il se situait pour ainsi dire au-delà du sport; quand Nausicaa jouait à la balle avec ses compagnes (chant VI) elle restait en deçà. En revanche, quand, au chant VIII, Laodamas et Euryale lançaient à Ulysse leurs insolents défis, ils répondaient déjà à la notion que nous retenons aujourd’hui et qu’ils nommaient athlôn (v. 133).

Il faudra en fait des millénaires pour que l’on sorte des limbes et que l’on passe de l’effort entièrement consacré à la discipline militaire, que pratiquaient les Égyptiens ou les Chinois, à la participation à une activité sportive autonome et individualisée. Les traces palpables les plus anciennes que nous possédions, hormis celles des chasseurs des grottes de Lascaux, remontent à 3500 avant J.-C.: des bas-reliefs de la vallée du Nil représentent, en effet, des hommes effectuant des exercices de course et de saut et pratiquant la natation et l’équitation.
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C’est un brave qui agit par l’épée, un vaillant qui n’a point d’égal – relate le texte de l’éloge adressé à un roi de la XIIe dynastie. Il voit les barbares, s’élance sur eux, fond sur les pillards. C’est un lanceur de javelot qui abat ses adversaires; ceux qu’il frappe ne se relèvent pas; c’est un coureur rapide qui massacre les fuyards./DIR

Plus de vingt siècles après, Homère expliquera dans L’Odyssée qu’il n’est pas de plus grande gloire pour l’homme que «d’exercer ses pieds et ses mains». Et de décrire les exploits d’Ulysse en ces termes:
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Ulysse, sans quitter son manteau, saute dans l’arène, saisit un disque énorme, plus large et plus pesant que ceux des Phéaciens, et de sa forte main le lance en tourbillonnant. La pierre surgit, les Phéaciens baissent la tête pendant le vol rapide du disque qui tombe au-delà des autres marques (L’Odyssée , VIII, 186-192)./DIR

Le chant XXIII de L’Iliade présente les jeux organisés à l’occasion des funérailles de Patrocle. Le programme comporte des courses de char, des pugilats, du pancrace, de la course à pied, de l’escrime, du lancer de disque et du tir à l’arc. Il s’agit bien là d’une préfiguration du programme olympique, tel qu’il se développera à partir de la Ire olympiade.

Témoignages sur les premières compétitions

En l’an 776 avant J.-C., un certain Koroebos remporta la course du stade à Olympie. Son nom, gravé dans la pierre pour l’éternité, constitue, selon l’historien grec Timée, qui codifia le calendrier olympique, le plus ancien témoignage irréfutable que l’Antiquité nous ait légué. C’est par cette date que commence officiellement le sport en Grèce. Au-delà, on se perd dans l’éblouissement souvent indéchiffrable des légendes, sans autres points de repère que les récits-fictions qui sont une adaptation mythique d’une réalité en gestation.

Toutefois, Homère n’est nullement le précurseur qu’on a pu imaginer. Le Livre de Leinster , daté de 1160 de notre ère, conservé au Trinity College de Dublin, nous apprend en effet que des compétitions, les Tailtean Games , du nom d’une bourgade située dans le comté de Meath, existaient dès le XVIIIe siècle avant J.-C. Elles consistaient en divers concours que les Grecs ne pratiqueront pas, notamment le saut en hauteur et le lancer d’un essieu de char, le roth-cleas . Un fragment de poème, datant du VIe siècle avant J.-C., émanant d’Aristée, chroniqueur de l’île de Marmara, nous apprend que de lointains peuples du nord s’adonnaient à l’athlétisme: il s’agissait peut-être de ce guerrier d’une force surnaturelle qui se saisit à deux mains de l’essieu d’un char, auquel pendait une roue, et qui brandit son trophée, le faisant pivoter au-dessus de sa tête en tournant sur lui-même avant de le projeter au loin. Cuchulain, prédécesseur d’Achille et héros mythique des récits de la vieille Irlande, excellait dans cet exercice. On rapporte également qu’il sautait à pieds joints par-dessus les remparts, qu’il exécutait des sauts périlleux au-dessus de ses adversaires pour les prendre à revers. Selon le Livre de Leinster , le saut en hauteur était une spécialité militaire obligatoire chez les peuples gaéliques: pour être admis dans les rangs des guerriers, il fallait être capable de bondir par-dessus un homme debout.

Contrairement aux Grecs, les Celtes, voire les Vikings, ne surent pas préserver leur culture sportive. Leurs compétitions ne furent pas codifiées, mais leur influence resta durable auprès des Irlandais et des Britanniques qui s’en inspireront directement (pour le saut en hauteur et le lancer du marteau notamment). Il leur aura manqué simplement l’atout majeur, dont les Grecs se serviront pour propager l’idéal olympique: la religion, qui deviendra au fil des siècles celle du sport lui-même et, à notre époque, celle du record.

Le mot athlète dérive d’athlôn , qui, en grec, signifiait à la fois le combat et l’enjeu du combat, la récompense qui, à l’origine, consistait en une couronne d’olivier sauvage. Ce désintéressement initial était dû au caractère sacré du culte auquel – comme le théâtre – le sport grec fut longtemps associé: il s’agissait de cérémonies à la fois religieuses et nationales. Les jeux Isthmiques étaient associés au nom de Neptune, les jeux Néméens à celui d’Hercule, les jeux Pythiques à celui d’Apollon, les jeux Olympiques, les plus durables et les plus importants, à celui de Jupiter.

L’athlôn , à vocation sportive, a pris naissance dans le monde méditerranéen vers le XVe siècle avant J.-C. Dès cette époque, les Crétois prenaient plaisir à pratiquer la course à pied, le pancrace, le combat contre les taureaux. Les bas-reliefs de Cnossos et les vases sculptés d’Aghia Triada révèlent de nombreux détails sur la vie athlétique en Crète, à cette époque: les voltigeurs crétois – toreros avant la lettre – accomplissaient de véritables prouesses en effectuant d’audacieux sauts périlleux par-dessus les cornes des taureaux sauvages. La légende veut que, lorsque la Crète fut ravagée par des invasions successives, des prêtres (les curêtes), voués au culte de Rhéa et de Kronos (divinités du mont Ida, mère et père de Zeus), aient débarqué sur les côtes du Péloponnèse, apportant avec eux des traditions qui allaient se perpétuer sur le sol continental.

C’est seulement après plusieurs siècles qu’Homère renouera le fil de cette tradition, notamment dans les récits sportifs de L’Odyssée qui font d’Ulysse le premier champion de la littérature:
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Ma main lance le javelot aussi loin que va la flèche de l’autre. Ce n’est qu’à la course que je craindrais d’être battu; les fatigues de la mer m’ont affaibli (VIII, 229-233)./DIR

Très tôt imprégné de culture hellénique, Pierre de Coubertin écrira dans ses Mémoires :
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Ainsi la société dépeinte par Homère intègre l’idée de sport: lutte, courses, lancers, compétitions solennelles en vue desquelles chacun s’entraîne et qu’entoure un appareil religieux. La religion de l’athlétisme est née; elle aura bientôt ses cérémonies périodiques et ses temples pour le culte quotidien. Les cérémonies, ce seront les grands Jeux; les temples, ce seront les gymnases, foyers de la vie municipale, rassemblant adolescents, adultes, vieillards autour de cette préoccupation d’exalter la vie humaine qui est à la base de tout l’hellénisme et se reflète si nettement dans sa conception d’un au-delà crépusculaire où domine le reflet du séjour terrestre./DIR

2. Jeux Panhelléniques et formation du citoyen

C’est au VIIIe siècle avant J.-C. que tout commence. La peste a ravagé le Péloponnèse: le roi d’Élide, Iphitos, a dû se résoudre à consulter la pythie, à Delphes, pour lui demander comment débarrasser son pays de la calamité qui l’accable. La pythie lui répond que les dieux interviendront s’il rétablit les jeux Olympiques, ce qui laisse donc supposer que ces Jeux existaient déjà, sous une forme demeurée indéterminée, avant leur date de naissance officielle (776 av. J.-C.). Cette aventure, scellée à son début par une trève sacrée conclue entre Iphitos et Lycurgue, roi de Sparte, va durer près de dix siècles et constitue le premier patrimoine sportif de l’humanité. La primauté de cette «convention» («panégyrie») découlait de l’influence prédominante de Sparte où, par ailleurs, l’instruction physique, à caractère hautement militarisé, tenait un rôle privilégié.

La paix olympique ne fut violée qu’à deux reprises: en 748 avant J.-C. à la suite d’une contestation entre les Pisates et les Éléens, puis, en 364 avant J.-C., quand les Béotiens envahirent le Péloponnèse. Le reste du temps, rien ne détourna les Grecs de leurs Jeux. Il est ainsi permis d’imaginer que, tandis que le sort de la Grèce se jouait à Marathon ou aux Thermopyles, les champions continuaient de lutter pour la gloire de leur cité sur la piste d’Olympie qui, selon la légende chantée par Pindare dans la Xe Olympique , aurait été créée par Héraclès. Ce dernier serait en effet arrivé à Olympie quinze siècles avant notre ère. Après avoir tué Augias, roi d’Élide, dont il fit nettoyer les écuries, il organisa une fête pour remercier Zeus et pour permettre à ses quatre frères cadets, Epidémès, Aionos, Idas et Iasios, de se mesurer entre eux. Héraclès traça d’abord le temenos ou «enceinte sacrée», au centre de laquelle devaient être célébrées les compétitions. Il posa le pied droit sur le sol, y juxtaposa le pied gauche, puis le pied droit et ainsi de suite six cents fois... Ce faisant, il créa la distance du «stade», terme qui devait englober, pour l’éternité, la notion d’enceinte sportive. «Quand les archéologues allemands – explique Gaston Meyer dans Le Phénomène olympique – exhumèrent au XIXe siècle les ruines d’Olympie, ils constatèrent que les six cents pieds d’Hercule mesuraient 192,27 m de long, alors que ceux de Delphes ne dépassaient pas 177,92 m. Le pied olympique ressortit donc à 32,045 cm contre 29,653 cm au pied delphique.»

Sept siècles plus tard, Koroebos, modeste cabaretier d’Élide, enlevait donc la seule épreuve citée aux premiers jeux Olympiques officiels d’Olympie: la course du stade. Cinquante ans après, on décida que des coureurs plus résistants méritaient également d’être honorés. Ainsi apparut aux jeux de la XIVe olympiade le double stade ou «diaulique», voisin de notre actuel 400 mètres; aux Jeux suivants, Akhantos, de Sparte, enleva le course longue, «doliche», qui variait de 7 à 24 stades (soit de 1 346 à 4 614 m). La course en armes ou «hoplitodromie», rappelle l’origine guerrière de ces compétitions comme du reste les autres épreuves du programme: lutte (palè ), pugilat, pancrace (combinaison des deux), pentathle (réunion de cinq épreuves, où à la course et à la lutte s’ajoutaient le saut en longueur et le lancement du disque et du javelot); enfin, la course des chars et celle des chevaux montés. En tout dix compétitions sans compter les trois réservées aux enfants: stade, lutte et pugilat. De ces temps héroïques, on garde de nombreux témoignages, notamment ceux de Pausanias et d’Hérodote, lequel nous apprend que les juges des épreuves, les «hellanodices», faisaient frapper de verges ceux qui, au temps de Thémistocle, dans les courses partaient avant les autres. À l’époque classique d’Olympie, les fêtes duraient sept jours. Olympie était devenue un lieu saint, inviolable même en temps de guerre, formé par la réunion de nombreux édifices religieux, consacrés soit aux dieux, soit aux morts. Autour de l’Altis, bois sacré de Zeus, s’assemblaient les constructions nécessaires aux concurrents: le gymnase, la palestre, les écuries, l’hippodrome, le stade, lequel s’étendait au pied du mont Kronion, en rectangle régulier, entouré d’un remblai gazonné formant amphithéâtre, et qui existe toujours, pratiquement dans son état originel. L’enceinte du stade mesurait 210 mètres de long sur 30 mètres de large; des rigoles extérieures faisaient circuler l’eau autour du terrain afin de permettre aux spectateurs et aux concurrents de se rafraîchir. La piste, limitée à l’est et à l’ouest par des bordures de pierres (terma ) comportait des plots de départ et des lignes d’arrivée. Des poteaux de bois ou de bronze s’encastraient dans des trous creusés dans les dalles; les coureurs devaient se placer entre ces poteaux.

Les athlètes étaient contraints de suivre un entraînement surveillé d’au moins trente jours avant d’être admis dans l’arène olympique. Nul ne pouvait, à l’origine, concourir s’il n’était de sang grec et de condition libre. Ces deux notions se perdront au fil des olympiades; de même, l’apparition des femmes, d’abord strictement interdite, fera l’objet de nombreuses controverses dont Xénophon s’est fait l’écho: lui-même était d’avis que les femmes fussent sportives, car il n’admettait pas que, si elles restaient constamment au foyer pour filer la laine, elles pussent mettre au monde des êtres vraiment sains! Platon, influencé, comme lui, par Lacédémone, voulait, dans Les Lois , rendre l’éducation sportive obligatoire pour les deux sexes; quant à Aristote, il affirmait prudemment qu’il fallait alterner avec soin les travaux spirituels et corporels... Ainsi, le concept des jeux Panhelléniques se propagea au-delà du Péloponnèse. Les Grecs, si divisés, vivant sur de petits territoires, jaloux de leurs prérogatives, auraient sans doute perdu tout sens ethnique ou national sans les Jeux, toute idée de communauté, de race, de religion. Rassemblés tous les quatre ans à Olympie et entre-temps à Delphes (jeux Pythiques), à l’Isthme et à Némée, ils parviendront à sauvegarder longtemps une unité morale, sinon nationale. Cette unité de civilisation était revivifiée par un esprit de compétition – l’agôn – qui engageait le prestige des individus et de leurs cités non seulement dans des affrontements athlétiques mais aussi dans des joutes musicales – à Delphes surtout –, poétiques, rhétoriques ou philosophiques, qui nous ont valu les odes de Bacchylide et de Pindare ou le Panégyrique d’Isocrate, discours d’apparat composé en 380, à l’occasion des centièmes jeux Olympiques et qui reste l’un des plus beaux hymnes jamais adressés à l’hellénisme: «Grâce aux panégyries, nous nous rassemblons en un même lieu après avoir conclu la trève et fait taire nos inimitiés. Puis nous offrons ensemble aux dieux vœux et sacrifices, et nous ravivons le souvenir de nos origines communes.»

Vertu éducative du sport ou professionnalisme?

Le sport, qui contribuait ainsi au rayonnement des cités, de concert avec les activités de l’esprit, leur était associé également, dès l’enfance, dans le programme d’éducation du citoyen. À côté du «grammatiste» et du «cithariste», qui enseignaient les lettres et la musique, le «pédotribe» (l’entraîneur des enfants) formait dans la «palestre» (lieu de la lutte), et en musique, les corps des futurs soldats.

Solon retrace ainsi ce programme dans le dialogue de Lucien, Anacharsis ou Des exercices du corps :
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Nous exerçons notre jeunesse à la course. Il s’agit principalement, quand le parcours est long, d’apprendre à économiser ses forces et son souffle avec assez d’adresse pour tenir jusqu’au bout. Si, au contraire, il n’y a à parcourir qu’une courte distance, on apprend à déployer toute sa vitesse. On dresse les jeunes tout autant à sauter un fossé – et tout ce qui peut traverser un chemin – même avec de lourdes boules de plomb dans les mains. Ils jettent un disque; cet exercice fortifie les épaules et augmente la force de leurs doigts et de leurs orteils./DIR

Cette fonction éducative, inséparable, à l’origine, de la gloire athlétique devait, dès le Ve siècle avant J.-C., lui être opposée, selon une dérive que l’on retrouvera à chaque étape de l’histoire du sport – et jusqu’à aujourd’hui. Elle tenait pour lors à l’évolution interne des cités comme au prestige grandissant des Jeux.

Dans un premier temps, en effet, les athlètes appartenaient généralement à de grandes familles, seules capables d’assurer les dépenses nécessaires à une préparation intense et coûteuse. Bientôt des communautés, des villes entières entretinrent de jeunes champions de condition modeste: ce fut la première manifestation d’un sport étatisé ou plutôt municipalisé. Cependant, au fil des siècles, la belle pureté originelle se dévoya. À partir du Ve siècle avant J.-C., la qualité des concurrents baissa tandis que les hommes de haut rang cédaient peu à peu la place à des mercenaires. Tout idéal désintéressé disparut.

Déjà, au siècle précédent, Solon avait réduit à cinq cents drachmes la récompense versée par Athènes à ses vainqueurs olympiques: «Désirer cette gloire lui paraissait méprisable», rapporte Diogène Laërce, au contraire de celle gagnée au combat. «Les athlètes – ajoute-t-il – sont dépensiers pendant leur entraînement et quand ils ont remporté la victoire ils sont dangereux: leur victoire, ils la remportent davantage au détriment de leur patrie que de leurs rivaux.»

Ce divorce entre la préparation physique à des fins civiques et la formation à la compétition sportive est sanctionné à l’époque des sophistes (deuxième moitié du Ve s.), lorsque toutes les valeurs traditionnelles sont passées au crible de leur critique. Au point que c’est l’éducation physique elle-même dont l’utilité est remise en question, victime du mauvais exemple donné par les athlètes de profession. Ainsi, dans le Lachès de Platon, dialogue qui met aux prises des généraux athéniens de la guerre du Péloponnèse et dont le sujet est «le courage», vertu militaire et civique entre toutes: au début du dialogue, Nicias – le futur vaincu de l’expédition de Sicile – présente l’escrime («hoplomachie») comme étant, avec l’équitation, le meilleur exercice pour un «homme libre», parce qu’il prépare à la guerre..., tout le dialogue servira de réfutation à cette assertion naïve. Le vrai courage est intérieur, il ne s’apprend pas auprès du maître d’escrime mais auprès du maître de philosophie, Socrate, peu sportif mais néanmoins soldat valeureux. Au passage on ridiculise joyeusement la nullité au combat du maître d’armes Stésilaos.

Quant aux athlètes, il subissent, dans le drame satyrique d’Euripide, Autolycos , un réquisitoire dont les outrances resteront fameuses: ils sont «les pires des maux qui assaillent la Grèce»; «esclaves de leur ventre», ils sont incapables d’épargner ni, à l’heure de la retraite, d’assurer dignement leur reconversion. Et, surtout, ils ne sont d’aucune utilité en cas de guerre: «Est-ce en combattant disque en main ou en frappant les boucliers à poings nus qu’ils chasseront les ennemis du territoire de la patrie?...» Conclusion: mieux vaut couronner de lauriers les hommes politiques avisés qui savent écarter les guerres et les luttes civiles !

Au IIIe siècle avant notre ère, Philostrate écrira en écho:
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L’état de bombance où ils vivent commence par exciter les athlètes et par les porter aux désirs amoureux. Il fait naître en eux des convoitises illicites et les amène à vendre ou à acheter leurs victoires. Les uns font monnaie de leur gloire pour satisfaire des besoins trop nombreux; les autres paient pour obtenir une victoire facile que leur refuserait leur vie trop efféminée. Je n’excepte pas les instructeurs de cette corruption. C’est par esprit de lucre qu’ils se font entraîneurs. Ils ne se soucient nullement de la gloire des athlètes; ce ne sont que des mercantis de la valeur athlétique./DIR

Décadence et abolition

Cette étonnante diatribe résume parfaitement l’état de décadence de l’institution olympique et préfigure certains reproches que l’on fera, à notre époque, au sport de haute compétition et à ses excès. Elle annonce aussi – tout comme les jugements du médecin Gallien (fin du IIe s. apr. J.-C.), qui accuse le sport de nuire à l’intelligence – les coups fatals que Rome, puis le christianisme vont porter aux jeux Olympiques. En vain, Plutarque, l’un de ceux qui ont su le mieux, au début du IIe siècle de notre ère, célébrer les jeux Olympiques, demandait-il qu’on établît une distinction entre l’athlétisme professionnel proprement dit, comportant sa fin en soi, et la préparation militaire au service de la cité; en vain, Épictète, son contemporain, dans un Manuel qui fit autorité, expliquait-il les nécessités de l’entraînement interdisant la boisson, les gâteaux, prescrivant au contraire une vie régulière, une chasteté complète, une sévère discipline aux ordres de l’entraîneur... La conquête de la Grèce par Rome avait mis fin à l’âge d’or et détruit l’esprit originel du sport tel que les Grecs l’avaient conçu et tel que Coubertin le résumera:
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Dans beaucoup de sports grecs, sinon dans tous, apparaît la préoccupation d’accroître la difficulté tandis que les modernes cherchent à faciliter à l’athlète son effort. Nous pensons par là rendre le geste plus parfait. Eux pensaient le rendre plus énergique et utilisaient des sandales doublées de plomb pour courir ou sauter sur des pistes de sable./DIR

Quand Rome eut envahi la Grèce (au cours du IIe s. av. J.-C.), les jeux Olympiques déclinèrent rapidement. Rome, en fait, ne connut ni n’apprécia jamais, le sport olympique. Ce peuple de conquérants passa sans transition de la discipline militaire aux jeux du cirque et n’eut guère de goût pour la lutte désintéressée. Le poète Martial nous indique cependant que les enfants continuaient à pratiquer les jeux grecs; quant aux adolescents et aux hommes, ils avaient d’autres sujets de passion ou de préoccupation. C’est ainsi qu’après avoir conquis le monde antique, les Romains assistèrent aux combats des vaincus et applaudirent aux affrontements des esclaves qui s’égorgeaient mutuellement. Le comble du ridicule fut atteint par Néron qui utilisa la corruption la plus vile pour se faire couronner champion olympique.

Dès lors, les Jeux étaient condamnés. Ils subirent d’abord le déferlement des Barbares, puis le triomphe du christianisme (consacré religion officielle par l’empereur Théodose en 394 apr. J.-C.). L’évêque Ambroise, conscience de Théodose, convainquit l’empereur que les jeux Olympiques, par leurs origines, étaient la source du paganisme et représentaient de ce fait un grand danger pour la chrétienté: il convenait donc de les abattre. Théodose les déclara impies et les abolit. Ainsi, les jeux Olympiques furent condamnés non parce qu’ils étaient devenus immoraux, en perdant peu à peu leur pureté originelle, mais parce qu’ils étaient devenus gênants pour le nouveau système théocratique du gouvernement..., l’influence de la politique sur le sport n’est pas une invention de notre siècle. Rayés de l’activité des hommes, les jeux Olympiques disparurent des mémoires; les invasions et un tremblement de terre achevèrent cette œuvre destructrice.

3. La régénération du Moyen Âge

Fossoyeur du sport antique, c’est paradoxalement le christianisme qui va inventer le sport moderne. L’élan du Moyen Âge, en effet, sera fondamental. Le développement de l’esprit chevaleresque s’appuyait sur des vertus que lui fixait l’Église; celle-ci avait anéanti l’athlétisme antique; elle en fit surgir un autre qui lui échappa bientôt et provoqua de sa part d’inutiles réactions.

Au-delà de la longue nuit des invasions, le monde occidental retrouve peu à peu son entité. Cette régénération, qui s’étend sur des siècles, s’accompagne, dans le royaume de France, d’une débauche d’activité sportive dont, longtemps, on ne soupçonna pas l’intensité.

Exercices de la noblesse

Contrairement à ce que l’on croit généralement, le sport, ou, plutôt, les exercices physiques médiévaux ne sont pas une création anglaise: il s’agit bien d’une invention française. «Exercitez-vous», disait en pleine guerre de Cent Ans, le poète Eustache Deschamps (D’un notable enseignement pour continuer santé en corps d’homme ):
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Exercitez-vous au matinSi l’air est clair et entérin (pur)Et soient vos mouvement trempés(exécutés avec mesure)Par les champs, es bois et es présEt si le temps n’est pas de saisonPrenez l’esbat en vos maisons./DIR

De très nombreux Français du XIVe siècle prenaient ainsi de «l’esbat». Quant au mot sport, ce n’est nullement un emprunt fait à nos voisins anglais; le vocable leur venait de France: il s’agissait de notre ancien «desport », «desporter». Ainsi dès le XIIIe siècle, Du Cange, dans Vitae patrum , écrivait:
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Pour déduire,Pour desporterEt pour son corps réconforterPorter faisait faucons./DIR

Les Anglais utilisèrent d’abord ce mot tel qu’ils l’avaient importé par l’intermédiaire des Normands. Leur grand poète du XIVe siècle, Chaucer, dans Tale of Melibeus , parle ainsi d’un jeune homme qui allait «pour son desport jouer aux champs». Au XVIe siècle, Rabelais employa lui aussi notre vieux vocable dans son sens sportif: «Se desportaient es prés et jouaient à la balle, à la paume, à la pile trigone, galamment s’exerçant les corps comme ils avaient les âmes auparavant exercé» (Gargantua , chap. XXIII). Le terme s’appliquait ainsi, dans les deux pays, à toute forme d’amusement, jeux de paroles comme jeux d’exercices physiques.

La France montrait à tel point l’exemple, qu’en 1531, dans The Boke Named the Governor , Thomas Elyot désignait l’activité physique et ludique par un mot français, non pas «desport», mais «ébattements». Le grand souci du Moyen Âge, il est vrai, n’était point tant d’être savant que d’être fort. Il fallait d’abord se défendre; on vivait l’épée au côté ou le bâton au poing; on mourait jeune et l’on s’attachait moins à l’existence qu’aujourd’hui. On la risquait pour le plaisir; dans les tournois, le véritable enjeu était la vie. De là, les nombreux décrets des rois et des papes interdisant les joutes en raison des morts inutiles que ces affrontements provoquaient. «On faisait ainsi souvent du sport sans le savoir», écrivait Jean-Jacques Jusserand, à la fin du XIXe siècle; les jeux ressemblaient à la guerre et la guerre ressemblait aux jeux: l’escrime à la lance, l’escrime à l’épée étaient pratiquées à une large échelle par les nobles. Chez les citadins et les paysans, le tir à la butte ou au papegai (oiseau de bois servant de but) permettait de gagner un prix, célébré en chansons et honoré en rasades. C’était une fête et un jeu, mais c’était aussi un moyen de devenir habile et de défendre le village. Dans les hautes classes, on apprenait d’abord à manier l’épée, la masse d’armes et la lance; dans les basses classes, l’arc et l’arbalète, le fauchard, la hallebarde, l’épieu. La passion pour les exercices violents dura longtemps en France. On retrouve ainsi l’image de la guerre et du duel sous maintes formes. On saute en hauteur et en longueur, on saute tout armé, on «escrémit» (fait de l’escrime), on lutte, on lance la pierre, le javelot; on court la quintaine...

Dans ses Chroniques (1389), Froissart écrit: «Si y eut plusieurs ébattements et prouvaient les Gascons et les Français à la lutte l’un l’autre, ou à jeter la pierre ou à traire (lancer la darde au plus loin et au plus haut).»

Jeux de balles et jeux de mains

La soule – ou cholle – connut aussi, dès le XIe ou le XIIe siècle, une étonnante popularité: un seigneur ratifiant une charge de donation en faveur d’une église, en 1147, définit plusieurs avantages à son profit et en particulier le paiement d’une importante somme d’argent et la remise de sept ballons de grande dimension!

La soule, à l’origine, était une boule, soit en bois, soit en cuir, remplie de foin, de son, ou même gonflée d’air. On s’emparait du ballon à grands coups de poing ou de pied, parfois à coups de bâtons recourbés à l’image de notre moderne hockey. Bien qu’elle fût pratiquée par les nobles et même par les religieux, voire par les rois, la soule demeura un jeu du peuple. Les rencontres étaient extrêmement violentes, et l’on conserve des lettres de rémission du XIVe siècle accordant le pardon à des maladroits qui avaient fendu la tête d’un adversaire au lieu de frapper le ballon! Philippe V, en 1319, Charles V, en 1369, interdirent le jeu de soule par décret. Rien n’y fit. Une furieuse activité sportive s’emparait de toute la population: tout le monde s’y mettait, nobles, clercs, vilains. À Sens, on joua même au ballon dans une église!

Il serait bien imprudent cependant d’affirmer que la soule (ancêtre du football et du rugby) était une invention française. Les peintures égyptiennes de Beni-Hassan nous rappellent en effet que dans la vallée du Nil, près de Thèbes, on plaçait dans les tombeaux des balles de son, recouvertes de peau. Les Grecs pratiquaient quatre sortes d’exercices avec des balles: l’«épiscyre», la «phéninde», l’«aporrhaxis» et l’«uranie». Dans le chant VIII de L’Odyssée , on lit la description suivante:
Alors Alkinoos fit danser seuls ses deux fils, Halios et Laodamas avec qui nul ne rivalisait. Ils prirent à deux mains un beau ballon brillant; l’un le lança jusqu’aux sombres nuées en se renversant en arrière; l’autre sautant en l’air le recevait au vol avec souplesse.

Julius Pollux, grammairien d’origine égyptienne et précepteur de l’empereur Commode, décrivait, dans son Onomastikon :
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L’épiscyre porte également les noms d’éphébique ou d’épicène. On y joue à plusieurs par camp; une ligne, que l’on appelle scyre est tracée au milieu. On y pose la balle. On trace ensuite deux autres lignes entre chaque camp. Ceux qui ont été désignés pour servir lancent la balle au-dessus des autres, qui doivent essayer de l’arrêter de volée et de la relancer; et le jeu continue jusqu’à ce qu’un camp soit reculé hors de sa ligne de fond./DIR

On voit déjà, dans ces règles, se dessiner une forme de jeu qui annonce le rugby. Il faut ensuite traverser les pénombres du déferlement barbare pour retrouver les annales évoquant les jeux de ballon. On saura plus tard que la phéninde hellénique, peu à peu transformée, aura continué de passionner les populations en dépit des guerres et des conflits de toute sorte. Au XIIe siècle, la soule règne ainsi en France; l’Angleterre l’a importée du continent et l’appellera bientôt football. Il se peut qu’outre-Manche ce jeu ait été influencé par des jeux d’origine celte comme le hurling to goals de Cornouailles ou le knappan du pays de Galles.

La symbolique n’est pas absente de l’évolution de ces jeux: en France, la progression de la balle, d’un camp à l’autre, d’un village à l’autre, aurait pu signifier, selon Henri Garcia (La Fabuleuse Histoire du rugby ) que l’on avait ramené le soleil pour qu’il fasse croître les récoltes. L’enfouissement ou l’immersion de la balle, pratiques courantes en France et dans le nord de l’Angleterre ou en Écosse, serait un rite de fertilité, l’association avec la terre et la pluie qui permettent la germination. Il se pourrait d’ailleurs que la soule vienne du celte seaul ou du latin sol , l’un comme l’autre désignant le soleil.

«L’Anatomie des abus»

Le déchaînement de la violence entraînera au XIVe siècle une période de prohibition aussi bien en France qu’en Angleterre. Pendant plus d’un siècle, le pouvoir public, qui préférait former des archers que des joueurs de balle, s’opposera à ce jeu violent. L’Anglais Stubbs, dans L’Anatomie des abus (1583), s’élève contre le football:
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... l’un de ces passe-temps diaboliques usités même le dimanche, jeu sanguinaire et meurtrier plutôt que sport amical. Ne cherche-t-on pas à écraser le nez de son adversaire sur une pierre? Ce ne sont que jambes rompues et yeux arrachés. Nul ne s’en tire sans blessure et celui qui en a causé le plus est le roi du jeu./DIR

Au siècle suivant, le football n’avait toujours pas bonne réputation à la cour d’Angleterre: Jacques Ier, dans le traité qu’il écrivit à l’intention de son fils, lui recommande chaleureusement la course, le saut, la lutte, l’équitation, la paume, l’escrime, mais exclut le football où «l’on a plus de chance de s’estropier que de se fortifier». Quelques années plus tôt, en 1598, l’Anglais Dallington, qui venait d’effectuer un voyage sur le continent, décrivait la France comme un pays pratiquant les exercices physiques d’une manière very immoderate . Il reprochait aux Français d’avoir corrompu les Anglais qui les imitent en tout, en particulier dans leur passion pour les exercices violents... Ainsi, en ce temps-là, celui de Shakespeare, les Anglais suivaient encore les Français en matière de sport. Shakespeare, dans Comme il vous plaira , fait d’ailleurs de ses héros des Français et met en scène un champion de lutte qui s’appelle Monsieur Charles !

La lutte est sans doute alors le sport le plus répandu, le plus spontanément pratiqué. Selon Jean-Jacques Jusserand, en Bretagne notamment, chaque village, le dimanche, organisait des fêtes d’armes. Le seigneur du hameau venait souvent y participer. En Angleterre, cette tradition se perpétua jusqu’aux dernières décennies. Au XVIe siècle, partant pour le camp du Drap d’or, le roi Henry VIII emmena avec lui des lutteurs pour qu’ils se mesurent avec ceux de France. Henry VIII se flattait de briller dans tous les exercices du corps:
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S’étant retiré dans le pavillon de François Ier, le roi d’Angleterre prit le roi de France par le collet et lui dit: «Mon frère, je veux lutter avec vous», et il lui donna une attrape ou deux; et le roi de France, qui est un fort bon lutteur, lui donna un tour et le jeta par terre et lui donna un merveilleux saut./DIR

Le roi Henry, très fier de sa solide carrure et qui faisait constater aux ambassadeurs combien ses mollets étaient «mieux tournés» que ceux de François Ier, voulut recommencer; mais c’était l’heure du souper et l’on en resta là.

De la paume au tennis

On pratiquait en France bien d’autres sports. Pour la postérité, le roi des anciens jeux français est bien la paume. Elle est connue dans notre pays dès le XIe siècle. Le jeu absorbait tellement les esprits que des lois répressives furent jugées nécessaires par le roi. Dans une chronique de Geoffroi de Paris, on peut lire au sujet du roi Louis X le Hutin:
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Il avait joué à un jeuqu’il savaitÀ la paumeSi but trop froid et se bouaLà il perdit plumes et pennesAutrement dit il trépassa/DIR

Vers 1450, après que l’on eut joué uniquement à main découverte ou avec un gant, on eut l’idée d’utiliser des cordes et des tendons afin de renvoyer la balle plus facilement; ce fut l’invention de la raquette.

Érasme écrit, en 1541, que «l’on compte par quinze, trente, quarante ou avantage. On renvoie la balle de volée après le premier bond; au second le coup est mauvais». Ainsi furent définies les règles du futur tennis. Au XVIe siècle, on eut aussi l’idée de circonscrire le champ de jeu et de l’entourer de murs. Les camps étaient d’abord séparés par des cordes d’où pendaient des franges; l’invention du filet date de 1600. Le nombre des jeux de paume construits en France jusqu’au milieu du XVIIe siècle fut prodigieux. L’Anglais Robert Dallington, maître d’école qui séjourna en France sous Henri IV, affirme que l’on jouait à la paume en France plus que dans tout le reste de la chrétienté. Et il ajoutait: «Il y a plus de joueurs de paume en France que d’ivrognes en Angleterre.» L’Estoile raconte pour sa part que, après l’entrée d’Henri IV dans Paris, on retrouva le roi, dès le lendemain, au jeu de la Sphère. C’était le 15 septembre 1594:
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Il était tout en chemise, encore était-elle déchirée sur le dos, et il avait des chaussures grises, qu’on appelle à jambes de chien. Le 27 octobre, le roi avait gagné quatre cents écus à la paume./DIR

La décadence de la paume devait commencer au XVIIe siècle, sous Louis XIV, alors qu’en Angleterre elle proliférait sous une forme remaniée qui reviendra en France sous le nom de tennis, mot dérivé du français «tenez».

4. De la Renaissance au siècle des Lumières

En dépit de ses hésitations et de ses errements, on peut affirmer que l’esprit de la Renaissance avait sorti le sport de l’indétermination dans laquelle il demeurait plongé au Moyen Âge, sans cependant imprégner aussi profondément la société française qu’il allait le faire en Angleterre:
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Vaillance n’est pas la qualité du corps, mais de l’âme – écrit Charron dans son traité De la sagesse (1601) –, fermeté non des bras et des jambes, mais du courage. Roideur de jambes et de bras est qualité de portefaix./DIR

Cultiver son corps

On se préoccupe ainsi de l’utilité des exercices physiques et des motifs que l’homme peut avoir de cultiver son corps. L’ouvrage de l’Italien Mercurialis (Girolamo Mercuriale), où sont doctement étudiés les exercices des Anciens, fut lu dans toute l’Europe. Ces pages, composées au fil de très longues recherches et publiées en 1569, connurent un succès durable et retentissant. Mercurialis, imprégné des œuvres d’Homère, de Plutarque, de Pindare, écrivit un traité intitulé De arte gymnastica ; réédité en 1573 à Venise, cet ouvrage comprenait d’étonnantes planches gravées, dues à Cristoforo Coriolano, qui illustraient les différents «sports» auxquels l’homme devait se livrer pour atteindre à un harmonieux équilibre. Mercurialis, qui s’était interdit d’écrire en langue vulgaire, ce qui eut empêché toute diffusion hors de la péninsule italienne, rédigea en latin son traité, destiné à tous les lecteurs éclairés de la société occidentale. Le prestige de la Rome antique était alors tel qu’il suffisait d’alléguer son exemple: Mercurialis ne s’en priva point qui s’ingénia à expliquer ce qu’étaient les jeux de paume, de ballon, les exercices violents développant les muscles, tels le pancrace, le pugilat, le grimper à la corde lisse, les haltères, la natation, sans oublier la marche, la course et le lancer du disque. Il sut ainsi célébrer les mérites et les bienfaits du jeu en plein air en s’efforçant de démontrer que maintes maladies pouvaient être évitées ou guéries par le mouvement. Il influença probablement Montaigne dont on rappellera le fameux «éduquer le corps quand l’âme».

Rabelais avait pour sa part précédé Mercurialis en propageant des doctrines empruntées à la tradition d’Érasme et des grands pédagogues italiens du siècle précédent. L’éducation physique de Gargantua – dont l’un des compagnons se nomme Gymnaste – n’est pas moins soignée que son éducation littéraire:
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Tout leur jeu n’était qu’en liberté, car ils laissaient la partie quand leur plaisait et cessaient ordinairement lorsque suaient parmi les corps ou étaient autrement las. Adonc étaient alors essuyés et frottés, changeaient de chemise et doucement allaient se promener (Gargantua , chap. XXIII).Pourtant, en dépit de cette complémentarité entre l’étude et le sport, parfaitement définie par Montaigne («Les jeux, même physiques, seront une bonne partie de l’étude»), la France va peu à peu dédaigner ce qu’elle avait pratiqué avec tant de détermination. Ces préceptes tomberont progressivement dans l’oubli au XVIIe et au XVIIIe siècle, alors que le sport connaissait un développement foudroyant en Angleterre, puis en Allemagne. Une sorte d’amollissement des âmes et des corps se généralisait, frappant d’abord les hautes classes: seule la chasse subsista. Voltaire expliquera plus tard qu’on intellectualisait les plaisirs au détriment de l’action. Dans le même temps, en Angleterre, la pratique des sports suit une courbe ascendante: ils sont dotés de règles et, tout en concernant au premier chef la haute société, ils ne cessent d’appartenir au peuple./DIR

Le fossé se creuse

Au XVIIIe siècle, le fossé s’est ainsi creusé entre les deux pays, et la tendance s’est totalement inversée. Les voyageurs étrangers sont frappés par l’activité sportive qui règne outre-Manche – football, lutte, escrime, course et boxe, où le plus ancien titre du sport moderne est attribué, en 1719, à James Figg – au point que Voltaire écrit en 1727, dans ses Lettres anglaises :
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Je vis des courses de jeunes gens, de jeunes filles et de chevaux sur le bord de la Tamise à Greenwich, et je me crus transposé aux jeux Olympiques.Tandis qu’outre-Manche on codifiait de nombreux sports, que des pairs d’Angleterre mettaient au point les règles du cricket et prenaient part aux mêlées du football, en France on importait le goût des courses de chevaux et des paris. L’éducation oubliait totalement la dimension physique: le «sport» était réservé au «vulgaire», par exemple ces lutteurs de foire dont on se gaussait... Pourtant, Jean-Jacques Rousseau, dans l’Émile , prônait avec chaleur les exercices naturels:On voit de plus en plus souvent d’hommes sans mouvement; le pire est que dès les collèges on s’y prépare. Il faudrait des collèges hors des villes, en plein champ. Voyez ceux de Paris: je trouve une cour, point de jardin, point de pré où un air libre vienne rafraîchir les poumons d’une jeunesse bouillante.La Révolution tentera d’apporter certains correctifs que Daunou exprima, dès 1790, dans son Plan d’éducation :Les jours de congé, les élèves seront conduits par leurs gouverneurs en différents ateliers ou manufactures pour y considérer les procédés des arts. Il y aura plusieurs exercices physiques et militaires par semaine.Mais, après 1815 et la chute de Napoléon, la nation, épuisée, n’avait plus envie de lutter. Les idées encourageant l’éducation physique végètent et, en dépit des efforts d’Amoros, elles ne connaîtront pas, à l’école, de réels prolongements. Dans les autres pays, au contraire, on prit un soin de plus en plus grand de la «machine humaine», travaillant à l’accroissement méthodique de ses forces et de son pouvoir de résistance non sans arrière-pensées nationalistes et belliqueuses parfois./DIR

5. La révolution sportive du XIXe siècle

Ainsi ce fut de la Révolution et de l’Empire – et par réaction contre eux – que le sport naquit en Allemagne. En 1793, Gutsmuth écrivit le premier traité de gymnastique à l’intention des jeunes gens; en 1811, Ludwig Jahn fonda le «Turnplatz» (club de gymnastique) sous le signe du patriotisme teutonique. L’insigne de cette société porta bientôt quatre chiffres mystérieux: 9, 919, 1519, 1819. 9, c’était la date de l’arrêt de la civilisation romaine par Arminius; 919, celle du premier tournoi supposé dans le Saint-Empire; 1519, celle du dernier; 1819, celle de la résurrection de l’effort. En Allemagne, le sport naquit ainsi d’un élan de mobilisation des individus au service de la nation.

Un certain Thomas Arnold

L’Angleterre fut plus éclectique: modifiant à son usage les doctrines venues de l’extérieur, elle fit de l’éducation un élément prépondérant de sa puissance. Par réaction à la brutalité de la jeunesse qui se généralisait au lendemain de Waterloo, le chanoine anglican Kingsley fonda l’association des «Muscular Christians».

En 1823, à Rugby, un étudiant en théologie, futur pasteur à St. Clement de Londres, William Webb Ellis, inventa le jeu du ballon ovale que les Anglais appelèrent bientôt football-rugby, en souvenir de la ville qui le vit naître. La première rencontre d’aviron Oxford-Cambridge eut lieu en 1829. De 1828 à 1842, le directeur du collège de Rugby, Thomas Arnold, modela l’esprit sportif de la jeunesse anglaise. Son originalité fut de faire de l’activité sportive un élément de la formation du caractère. Par le sport, l’élève connaissait la nécessité de la libre discipline; le sport devenait ainsi une pièce capitale de l’éducation morale et, associé étroitement à l’étude, il devint rapidement la pierre angulaire de toute l’éducation britannique sur laquelle reposa en grande partie la puissance du Royaume et de l’Empire. Dans son célèbre poème, If (Si ), Rudyard Kipling nous propose une merveilleuse illustration de cette attitude à l’égard du sport:
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Si tu peux affronter triomphes et défaitesEt traiter ces deux imposteurs de la même manièreSi tu sais forcer le chemin de la victoireEt risquer ta gloire sur un seul coup de désEt perdre et repartir de zéro,Et ne jamais te plaindre après avoir perdu,Si tu sais contraindre ton cœur, tes nerfs[et tes muscles,À te servir alors qu’ils ont déjà faibli,Et tenir bon encore lorsque tu es vidéSauf de ta volonté qui te répète «tiens bon»,Si tu sais franchir la minute inexorable,Quand il ne reste plus que soixante secondes[de course,Alors le monde t’appartient.../DIR

Naissance de l’athlétisme

C’est la période de la naissance officielle de l’athlétisme organisé, codifié, après que l’on eut connu une ère de professionnalisme avec tous les excès que provoquait l’abus des paris. Il faudra du temps, cependant, pour que le sport athlétique se débarrasse de certains oripeaux discriminatoires écartant les ouvriers des stades au profit des bourgeois et des étudiants.

Dès 1850, les «réunions» (meetings ) d’athlétisme prolifèrent, la course, les sauts et les lancers devenant un véritable sport national. Un peu plus tard naquit la première ligue professionnelle de Football Association (1862). Le sport britannique n’était plus simplement aristocratique et hiérarchisé; toutefois, il se créa des séparations qui subsistèrent longtemps: la boxe, le football étaient le lot des ouvriers, qui pouvaient passer professionnels; le rugby, l’aviron, le tennis, l’athlétisme étaient réservés aux dilettantes, principalement aux universitaires.

De l’autre côté de l’Atlantique, les idées importées d’Angleterre furent mises provisoirement sous l’éteignoir par la guerre de Sécession. Mais après 1865 le sport connut un essor prodigieux; une génération suffit pour que les Américains supplantent l’Angleterre au moins dans le premier des sports du futur programme olympique, l’athlétisme: en 1895, à Londres, les représentants du New York Athletic Club écrasèrent ainsi les étudiants de l’université de Londres.

Un grand corps inerte

Pendant ce temps, la France ignorait cette évolution. Son «grand corps inerte»; ainsi que l’écrivit Coubertin, fut cependant secoué de temps à autre par les vigoureuses interventions de penseurs, de philosophes, d’écrivains. Ainsi, en 1871, dans ses Notes sur l’Angleterre , Taine dénonçait l’éducation française:
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L’adolescence se passe chez nous sous une cloche artificielle à travers laquelle suinte l’atmosphère morale et physique d’une capitale. Chez les Anglais, à l’air libre, sans séquestre d’aucune sorte, dans la fréquentation constante des champs, des eaux et des bois. Or, c’est un grand point pour le corps, l’imagination, l’esprit et le caractère que de se développer dans un milieu sain, calme et conforme aux sourdes exigences de leurs instincts... L’adolescent a besoin de mouvement physique; il est contre nature de l’obliger à être un pur cerveau, un cul-de-jatte sédentaire. Ici, en Angleterre, les jeux athlétiques, la paume, le ballon, la course, le canotage et, surtout, le cricket occupent tous les jours une partie de la journée. En outre, deux ou trois fois par semaine, les classes cessent à midi pour leur faire place. L’amour-propre s’en mêle; chaque école veut l’emporter sur ses rivales et envoie aux concours des rameurs et des joueurs choisis et soigneusement exercés [...]. Il n’y a pas en Angleterre de séparation profonde entre la vie de l’enfant et celle de l’homme fait. L’école et la société sont de plain-pied, sans mur ou fossé intermédiaire, l’une conduit et prépare l’autre. L’adolescent ne sort pas comme chez nous d’une serre à compartiments; il n’est pas troublé, désorienté par un changement d’air. Non seulement il a cultivé son esprit, mais encore il a fait l’apprentissage de la vie.../DIR

Quelle leçon, qui date de plus d’un siècle, et qui malheureusement est demeurée trop souvent lettre morte pour notre pays!

Coubertin entre en lice

Émile Zola, dont on connaît l’amour pour la bicyclette, apporta lui aussi sa pierre, à la fin du XIXe siècle:
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Le corps, comme aux meilleurs temps du mysticisme, est singulièrement en déchéance chez nous. Il y a hypertrophie du cerveau, les nerfs se développent au détriment des muscles et ces derniers, affaiblis et fiévreux, ne soutiennent plus la nature humaine. L’équilibre est rompu entre la matière et l’esprit... Je voudrais que tout Paris, comme l’ancienne Lacédémone, se portât aux Champs-Élysées et s’y exerçât à la course, au jet du javelot ou du disque [...]. Mais nous voici avec nos habits modernes, régis par des idées de civilisation, constamment protégés par des lois, portés à remplacer l’homme par la machine, ivres de savoir et d’adresse. Quel besoin avons-nous donc d’être forts, d’avoir des muscles d’une forme parfaite et d’une vigueur extrême? [...]. Avec un pareil régime, nous allons tout droit à la mort. Le corps se dissout, l’esprit s’exalte; il y a détraquement de toute la machine. Les œuvres produites en arriveront à la démence. La gymnastique a été une nécessité sociale, presque une religion, pendant la période grecque; elle a été un amusement, une passion honteuse sous l’Empire romain; elle doit être chez nous un simple remède, un préservatif contre la folie./DIR

Pierre de Coubertin, à cette époque, était déjà entré en lice. Nourri de culture grecque, inspiré par les écrits de Thomas Arnold et par l’éducation britannique, il multiplie les missions, les interventions auprès des pouvoirs publics. De retour d’un long voyage aux États-Unis, il prend fait et cause dans son ouvrage Universités américaines , en 1889, pour le modèle anglo-saxon:
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Au moment où se manifeste en France la préoccupation de donner à l’éducation physique la place importante qu’elle comporte, il était intéressant de jeter les yeux sur un pays où les deux systèmes d’éducation physique les plus opposés se trouvent en présence: jeux libres venus d’Angleterre; gymnastique scientifique venue d’Allemagne. Il importe de remarquer que les jeux libres, par le fait même que la liberté préside à leur organisation, s’accommodent du voisinage de la gymnastique. L’intolérance au contraire fait le fond de la gymnastique allemande; elle ne connaît que les mouvements d’ensemble, discipline rigide et réglementaire perpétuelle. C’est un avertissement pour nous de ne pas laisser prendre à l’éducation physique le caractère scientifique et autoritaire que voudraient lui donner certains théoristes plus soucieux des principes que de leur application, amis du rationnel et ignorants de la pédagogie.
Coubertin fut écouté par certains ministres, notamment par Jules Simon, qui régna longtemps en France sur l’éducation publique. Ce dernier écrivait, en 1889 également: On fait un bachelier, un licencié, un docteur, mais un homme, il n’en est pas question. Au contraire, on passe quinze années à détruire sa virilité. On rend à la société un petit mandarin ridicule qui n’a pas de muscles, qui ne sait pas sauter une barrière, qui a peur de tout, qui, en revanche, s’est bourré de toutes sortes de connaissances inutiles, qui a besoin d’être dirigé en toutes choses: il faut, dit-il, que l’État me prenne par la main comme l’a fait jusqu’ici l’université. On ne m’a appris qu’à être passif. Un citoyen, dites-vous? Je serais peut-être un citoyen si j’étais un homme./DIR

Est-on bien certain aujourd’hui que ce message ait été perçu?

6. La rénovation des jeux Olympiques à l’époque contemporaine

Coubertin comprit très tôt les limites de notre éducation dans ce domaine, ce qui l’encouragea sans doute à promouvoir une idée essentielle: celle de la rénovation des jeux Olympiques. La vie de Coubertin fut l’histoire d’un refus permanent: celui d’un monde sclérosé. Il s’efforcera dès lors de donner à l’homme des raisons d’espérer. Ouvert sur le pacifisme et l’œcuménisme face aux tensions internationales, il écrit dans Pédagogie sportive :
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L’effort est la joie suprême; le succès n’est pas un but, mais un moyen pour viser plus haut; l’individu n’a de valeur que par rapport à l’humanité./DIR

La voix de Coubertin s’élèvera bientôt et sera perçue bien au-delà de nos frontières. Le 25 novembre 1892, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, il célèbre le cinquième anniversaire de la société sportive qu’il avait contribué à fonder, l’Union sportive française des sociétés athlétiques, et il dit avec force:
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L’heure a sonné où l’internationalisme sportif est appelé à jouer un nouveau rôle dans le monde. L’Allemagne a exhumé ce qui reste d’Olympie ; pourquoi la France ne réussirait-elle pas à en reconstituer les splendeurs?/DIR

Il est juste de rappeler toutefois que, dès 1834, sous l’impulsion du Suédois Gustav Schartau, de l’université de Lund, furent organisés des Scandinavian Games , imités de l’antique, comportant lutte, haltères, grimper de corde, course et gymnastique. On ne peut affirmer que Coubertin connut ces compétitions qui n’eurent d’ailleurs pas de suite, pas plus que les Olympic Games de Much Wenlock, en Grande-Bretagne, mis en scène furtivement en 1869, dix ans après qu’un Grec, Evangelos Zappas, eut tenté, sans grand succès, une expérience de rénovation olympique à Athènes.

Deux ans plus tard, à l’issue d’un congrès pour lequel Coubertin ne cessa de harceler les chancelleries, les ambassades et les ministères, l’idée de la rénovation des jeux Olympiques fut acquise. Les premiers jeux modernes, organisés à Athènes en 1896, devant 70 000 spectateurs, dans un stade inspiré de l’antique, accréditèrent cette institution, non sans de nombreuses contestations, dont nous subissons encore aujourd’hui les retombées.

Résurgence d’un idéal olympique

Rendons à César ce qui lui appartient. Coubertin n’était pas seul. Il fut inspiré, voire aidé, par l’action de Pascal Grousset, qui signait dans le temps sous le pseudonyme de Philippe Daryl, et qui relata la vie de collège en Angleterre. Il fut appuyé, sinon précédé, par Georges de Saint-Clair, que certains considèrent comme le véritable père du sport français moderne et qui créa notamment l’U.S.F.A., ouvrant certaines voies à Coubertin, ce qui permit à ce dernier de convaincre les hésitants.

Antoine Blondin, à une époque où la haute compétition était contestée dans notre pays – elle le demeure d’ailleurs –, a écrit au sujet des jeux Olympiques:
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Une flamme court à la surface du globe. Allumée sur l’autel rongé par les siècles d’un petit village de Grèce, elle franchit les montagnes, plonge dans les vallées, ourle d’un reflet dansant la lisière des forêts. Elle passe une frontière et encore une autre. Cette flamme qui ne s’allume que si tout va bien est à la fois le signal et la veilleuse des jeux Olympiques. Sa course est un trait d’union sur la terre et dans l’histoire. Mais sa fragilité s’accuse aussitôt qu’elle s’éteint. Après le jeu vient la guerre... Tout le temps que durent les caprices olympiques, une civilisation glorieuse du don et de la volonté se fait part, mais ensuite chacun est libre de recouvrer ses mœurs et son éthique personnelles. Une minute de grandeur est toujours bonne à prendre et c’est sur l’assurance d’un sérieux étalonnage au chronomètre, au décamètre-ruban, à la bascule romaine, que l’homme pourra désormais se regarder dans la glace, car les records s’inscrivent au fonds commun de l’espèce./DIR

Déjà, en 1924, André Obey écrivait, dans L’Orgue du stade :
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Record, sortilège qui, peu à peu, charme une race, lui donne la certitude, puis les moyens de devenir meilleure. Pas un homme sur mille ne lit les livres de Leibniz, de Pascal ou d’Henri Poincaré. Pas un sur cent mille n’est assez fort pour s’en nourrir. Nierez-vous cependant que ces «records philosophiques», ces performances réalisées par ceux qu’on nomme les «champions» de la pensée, agissent de haut, mystérieusement, comme l’attraction lunaire sur les marées humaines?Derrière l’athlète recordman, toute une génération, qui sait par cœur la table des records, comme nous savons le catéchisme, marche sans peur et sans reproche. Que l’athlète fasse un pas, un seul pas en avant, toute sa race – toutes les races – loin derrière lui, mais sur sa route, font le même pas irrésistible./DIR

Cette «illumination de la haute compétition» sera partagée en France, entre les deux guerres, par de nombreux écrivains. Ainsi, Jean Giraudoux écrit dans Notes et maximes sur le sport :
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Le sport consiste à déléguer au corps quelques-unes des vertus les plus fortes de l’âme: l’énergie, l’audace, la patience. C’est le contraire de la maladie./DIR

Jean Prévost, dans Plaisir des sports , ajoute:
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Les Grecs s’entraînaient pour s’adapter à leur civilisation; nous nous entraînons pour résister à la nôtre./DIR

Plus près de nous, Paul Morand, dans son dernier écrit, préface pour Noblesse du sport (1975), affirme:
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Une carrière de champion, c’est une vie plus courte à l’intérieur d’une existence normale, une vie plus émouvante, mieux condensée et qui, seule, durera car elle est la vraie. Il est sublime de courir en portant haut la torche, mais c’est un feu qui brûle les doigts et se consume plus vite que la vie elle-même./DIR

Réquisitoires

Certains dévoiements du sport moderne créeront cependant, autour de la compétition moderne, un sentiment de répulsion qui ira jusqu’à mettre en doute l’utilité de la compétition considérée comme facteur de «récupération» d’une humanité «aliénée». Paul Morand, encore lui, a ainsi dénoncé les avatars du sport:
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Sous prétexte de s’entraîner, les Allemands de 1812 se préparaient à combattre Napoléon; et de nos jours, dans une mobilisation permanente des stades au profit des casernes, tout le monde, dans les démocraties populaires, est professionnel puisqu’il n’y a pas de citoyens amateurs et que le nu lui-même est devenu un uniforme./DIR

Dans Scènes de la vie future , en 1930, Georges Duhamel fustigeait lui aussi un certain nombre d’excès, dénoncés de plus belle aujourd’hui par nombre d’intellectuels pour lesquels le sport éducatif et «hygiénique» serait utile tandis que le sport de compétition serait à proscrire:
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Je ne dédaigne pas l’exercice corporel: je l’aime, je le recommande, je le souhaite souvent au fond d’une retraite trop studieuse. Mais cette comédie du sport avec laquelle on berne toute la jeunesse du monde, j’avoue qu’elle me semble assez bouffonne. Dans la mesure où il participe de l’hygiène et de la morale, le sport devrait être avant tout une chose personnelle, discrète, ou même un jeu de libres compagnons, une occasion de rivalités familières et surtout un plaisir, un amusement, un thème de gaieté, de récréation, comme disait le mot avant ses avatars modernes. Le sport, entre les mains de traitants ingénieux, est devenu la plus avantageuse des entreprises de spectacle. Il est, corollaire obligé, devenu aussi la plus étonnante école de vanité... Quel ténor d’opérette, quel romancier pour gens du monde et du demi-monde, quel virtuose de l’éloquence politique peut se vanter aujourd’hui d’être aussi copieusement adulé, célébré, caricaturé, que les chevaliers du ring, du stade, de la piste?...L’ambition pousse sans doute un grand nombre de jeunes hommes à réclamer de leur corps des efforts auxquels ce corps paraît peu propre. Le sport n’est plus pour beaucoup un harmonieux amusement; c’est une besogne harassante, un surmenage pernicieux qui excède les organes et fausse la volonté. Trop vite spécialisé, l’athlète ne se développe pas dans un heureux équilibre. Il accuse les stigmates, les déformations et les laideurs où se marque tout excès professionnel.Dès que les compétitions perdent leur gracieux caractère de jeux purs, elles sont empoisonnées par des considérations de gain et de haines nationales. Elles deviennent brutales, dangereuses; elles ressemblent à des attentats plutôt qu’à des divertissements./DIR

Ce violent réquisitoire contre le champion et la haute compétition aura des suites; notre époque est fertile en commentaires de ce genre, qui dénoncent les déviations du sport, mais en négligent ses beautés et opposent abusivement le sport de masse à celui de l’élite, comme si les deux aspects n’étaient pas indissolublement liés et associés.

Deux tendances

Ces deux tendances n’ont jamais cessé de s’affronter dans notre société, ce qui explique l’énorme retard que nous avons pris par rapport à d’autres nations et notamment par rapport aux Anglo-Saxons. Elles reposent, d’une part, sur les perversions réelles du sport: dopage, commercialisation, affairisme, politisation, d’autre part, sur l’aspect éducatif, universaliste, incitatif du sport conçu comme un moyen de formation et d’exemplarité. Entre ces deux camps, point d’espoir de réconciliation. Le combat ne cessera que faute de combattants.

En l’année 1980, le mouvement olympique a pourtant failli exploser. Les Jeux et leur idéal furent très sérieusement menacés à la suite du boycottage des jeux Olympiques de Moscou, décrété par les Américains, qui entendaient ainsi protester contre l’invasion soviétique de l’Afghanistan; cette affaire divisa le monde occidental. Mais l’olympisme a provisoirement survécu, non seulement du fait des intérêts économiques en jeu mais aussi au nom d’un idéal antique, d’une influence morale soutenue par des organisations internationales, telles que le Comité international olympique, porteur du message de Pierre de Coubertin. L’objectif de ce dernier avait été d’apporter au monde moderne «un bienfait aussi important que l’avait été le lien fédérateur d’Olympie pour les peuples grecs». Illusion, utopie? Sans doute, si l’on s’en tient effectivement au nationalisme exacerbé qui déborde des Jeux: Berlin en 1936, Munich et le massacre des Israéliens en 1972, Montréal en 1976, avec le retrait des Africains, Moscou en 1980, avec le boycottage des Jeux décrété après l’invasion de l’Afghanistan par l’U.R.S.S., Los Angeles en 1984, boycottée à son tour par l’U.R.S.S., apportent des arguments à ceux qui voient dans les jeux Olympiques la dégradation d’un idéal fourvoyé dans le monde de la politique et de l’intrigue. C’est réduire à peu de chose le phénomène olympique que de s’en tenir à cette seule analyse.

Retenons donc certains préceptes de Coubertin, même si la personnalité complexe de ce visionnaire est encore à découvrir, même si elle fait apparaître certaines contradictions.

Jugeons sur l’œuvre entière et sur ses lignes directrices:
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Exportons des rameurs, des coureurs, des escrimeurs; voilà le libre-échange de l’avenir. Et le jour où il sera introduit dans les cœurs de la vieille Europe, la course de la paix aura reçu un nouvel et puissant appui./DIR

Ces lignes écrites au lendemain de la guerre de 1914-1918 illustrent les tendances et les aspirations du baron, qui lançait encore ce message à Olympie en 1927:
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Dans le monde moderne, plein de possibilités puissantes et que menacent en même temps de périlleuses échéances, l’olympisme peut constituer une école de noblesse et de pureté morales./DIR

Et encore cet adieu, prononcé un an plus tard avant de s’enfoncer dans un silence qu’il ne rompra qu’une seule fois, en 1936:
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Aucune œuvre n’est parfaite; l’Église a ses hérésies, ses schismes, ses inquisitions. Le sport a aussi ses imperfections et aussi sa volonté d’écarter toute discrimination raciale, sociale, religieuse. C’est le feu le plus puissant de l’humanité./DIR

Reconnaissons qu’en dépit de multiples réserves, qui viennent d’esprits souvent élevés mais parfois trop dogmatiques, le sport, dans son acception la plus noble, a fini par avoir raison. Il est devenu une dimension irréfutable de la société universelle, en dépit de ses opposants dont Jean Giraudoux disait malicieusement:
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Les ennemis du sport sont terribles; ils nous obligent à parler de sport./DIR

Le temporel et le spirituel

Il était inévitable, d’ailleurs, que le sport, devenu grâce aux médias l’un des phénomènes les plus considérables de notre temps, se vît utilisé à des fins commerciales ou étatiques. La politique, nul ne peut le nier, a toujours été présente sur les stades et ce, depuis Olympie, comme elle l’est d’ailleurs dans l’art, dans le cinéma, dans la littérature, dans l’économie ou dans l’enseignement. Pourtant, l’olympisme, en dépit de ses défauts si soigneusement exploités par ceux qui s’en servent à des fins illicites, constitue la survivance d’une éthique face à la menace pesante et envahissante du pouvoir sous quelque forme qu’il se présente. Ce n’est rien d’autre, en définitive, que la lutte du temporel et du spirituel illustrée par la célèbre parabole du philosophe Diogène et de l’empereur Alexandre.

L’important, en définitive, dans le sport est bien que l’individu, en toutes circonstances, soit en mesure d’imposer son talent et sa personnalité au-delà de toute idéologie. Mais le monde actuel est-il capable d’accomplir ce retour sur lui-même, de gommer les outrances qui défigurent le sport, alors même que les mots de liberté, d’indépendance et d’idéal n’ont pas le même sens selon que l’on se trouve à Moscou ou à New York, à Londres ou à Berlin? S’il y parvient, s’il dépasse les conséquences de ces anathèmes que l’on se jette de peuple à peuple, le monde comprendra que le sport demeure un dénominateur commun de l’espèce, un vecteur de paix que l’humanisme peut opposer à ces vecteurs de mort tracés au-dessus de l’Europe par les états-majors militaires. Rompre les anneaux olympiques serait plus qu’une erreur, ce serait une faute irrémédiable.

Du parcours futur de l’olympisme dépend également le sort du sport quotidien, considéré comme un acte culturel et social. À cet égard, il était permis, jusque dans les années 1960, de craindre le pire. Pendant très longtemps la société française avait en effet considéré le sport comme une simple récréation. En enfilant son maillot, le sportif cessait d’être un citoyen pour devenir une belle mécanique que l’on admirait comme un phénomène de foire. Les stades demeuraient des champs clos, protégés des passions de l’époque. Tout a progressivement changé: pour avoir intégré le sport à sa pratique quotidienne, la société s’est enfin rendu compte que l’athlète, le champion, était d’abord un homme, et qu’il était l’émanation et le modèle d’un art de vivre. Cette évolution nous semble irréversible. Comme l’a écrit Ernest Renan:
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Le chemin de l’homme est une route de montagne; elle monte en lacet, et il semble, par moments, qu’on revienne en arrière, mais on monte toujours.../DIR

Ainsi en est-il pour le sport: le champion tourne en rond sur la piste, mais il va toujours plus loin – altius, citius, fortius – entraînant derrière lui les générations futures.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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